

A propos
Ma pratique s’articule autour d’une exploration croisée de l’art et de la
science, nourrie par l’observation attentive du vivant. « Je vois, je sens, je
ressens, je pense, je dessine, je peins, je grave » : cette succession de
gestes résume une démarche où l’expérience sensorielle devient moteur
d’investigation plastique. Je développe un travail interdisciplinaire
associant dessin, peinture et gravure, à partir de traces et structures
observées dans la nature, et plus particulièrement dans le micro-monde
des mousses et de leur environnement.
Ces organismes discrets, dépourvus de racine, de fleur et de tige,
constituent pour moi un terrain d’étude privilégié : ils invitent à un regard
lent, méthodique, proche de l’approche scientifique. Leur diversité, leur
finesse et leur capacité à former des écosystèmes silencieux stimulent ma
curiosité. Mon propos n’est pas d’en produire une représentation
descriptive, mais d’en traduire l’essence : leur résilience, leur délicatesse,
leur présence silencieuse, leur capacité de reviviscence. Mon travail vise
ainsi à rendre perceptible un univers souvent négligé, mais porteur d’une
grande richesse morphologique et symbolique.
Cette quête du trait essentiel résonne fortement avec la calligraphie
japonaise (shodō) et le sumie, qui occupent une place croissante dans ma
démarche. Le travail au pinceau et à l’encre impose un geste précis,
concentré et irréversible. Comme en science, chaque paramètre —
pression, rythme, respiration — modifie la forme produite. Comme en art,
c’est la présence intérieure qui donne au trait sa justesse. Cette pratique
influence profondément mon écriture plastique : par la répétition, elle
m’aide à tendre vers l’épure, à affiner le rapport entre geste, matière et
intention.
La gravure intervient comme un prolongement de ce dialogue. Creuser le
métal, parfois le laisser affleurer sous une couche de peinture sombre,
revient à explorer ce qui demeure enfoui : les strates du regard, la
mémoire des formes, la lumière subtile issue de la matière elle-même.
Cette tension entre surface et profondeur, entre émergence et disparition,
reflète mon questionnement sur notre capacité à percevoir la beauté
latente du monde vivant.
C’est de cet attachement à la matrice qu’est né un parti pris singulier.
Plutôt que de considérer la plaque gravée et encrée comme un simple outil
destiné à l’impression, j’ai choisi d’en faire l’œuvre elle-même. Peindre et
graver directement le métal, sans l’encrer ni l’imprimer, c’est renverser la
hiérarchie habituelle de l’estampe : la matrice cesse d’être un moyen pour
devenir une fin. Ce qui n’était qu’une étape intermédiaire, vouée à
s’effacer sous la presse, s’offre alors comme une surface pleine, unique et
irrémédiable, où la peinture posée sur le métal épouse le sillon et retient la
mémoire du geste.
Ce retour à la matière me ramène toujours au vivant. Car les mousses ne
vivent jamais seules : elles colonisent les lieux les plus divers — sous-bois
humides, flancs de montagne, rochers battus par le vent, murs et sols
d’usines désaffectées que la nature reconquiert peu à peu. Ces milieux,
entre sauvage et abandon, nourrissent mon imaginaire et rappellent que le
vivant s’installe partout, dans les interstices que nous croyions
inhabitables.
Cette recherche m’a conduite à mener des études graphiques sur le motif,
au plus près des lieux où la mousse déploie sa présence. Au Japon, les
jardins du temple Saihō-ji, à Kyoto, m’ont offert un tapis vivant d’une
densité et d’une profondeur inépuisables, où le végétal semble sculpter la
lumière. En Islande, les champs de lave colonisés par le Racomitrium
lanuginosum déroulent à perte de vue un manteau souple et gris-vert,
témoignage saisissant de la conquête du minéral par le vivant. Plus
régulièrement, les herbiers du Muséum national d’Histoire naturelle de
Paris me permettent de prolonger cette observation dans le temps long de
la collection : là, les spécimens séchés, classés, annotés, ouvrent un autre
regard, patient et rigoureux, où le geste du dessin rejoint celui de
l’inventaire scientifique.
Il y a, dans le sort réservé aux mousses par notre culture, quelque chose
qui me trouble. Longtemps perçues comme une salissure à effacer, elles
portent la marque de ce que nous jugeons trop humble pour mériter
l’attention. Je retrouve ce regard posé ailleurs, sur les êtres différents ou
venus d’ailleurs, que l’on voudrait voir comme une gêne plutôt que comme
une richesse. Je ne confonds pas les règnes — mais c’est le même geste,
celui qui dévalue ce qui échappe à la norme que nous érigeons. Or les
mousses comptent parmi les plus tenaces pionnières du vivant, patientes
et généreuses, préparant le sol où d’autres croîtront. Leur discrétion n’est
pas insignifiance. C’est peut-être cela que mon travail voudrait rappeler :
que la valeur ne se mesure pas à l’éclat.
Au-delà des mousses, c’est bien le monde vivant tout entier que je veux
célébrer : sa ténacité, sa faculté de réenchanter les lieux les plus oubliés, la
beauté discrète qu’il dépose là où le regard ne s’attarde plus. Pour qui
accepte de s’en laisser approcher, ce monde ouvre une fenêtre nouvelle,
minuscule mais lumineuse.
Que cette fenêtre s’ouvre à vous à travers mes créations, tel est mon vœu
le plus cher.




